lungta
J'aime beaucoup cette idée de: Numismatique, support pédagogique d'une étude sociale destinée à la publication ( Universitaire ou publique ?).
Désolé — c'est long et peut-être pas pour tous !!
La numismatique est souvent dite “science auxiliaire de l'histoire”. Personnellement, peut-être à cause de ma formation en bonne partie dans l'univers "anglo-saxon", je n'aime pas tellement le terme “science” étant donné le rôle important des analyses qualitatives comparées aux analyses quantitatives en numismatique. Ici, je donne raison à la tradition anglo-saxonne; je préférerais “discipline” … mais le terme “auxiliaire” est aussi problématique car il sous-entend que la numismatique (comme d'ailleurs l'archéologie et la papyrologie, entre autres) est une sorte de béquille sur laquelle on s'appuie quand le texte ancien —les Hérodote, Thycydides, Polybe, Tite-Live, Tacite, Ammien Marcellin, etc. etc.— ne répond pas aux questions historiques posées par le chercheur.
Ce problème de l'élévation du texte littéraire (car les auteurs que j'ai mentionnés sont des littéraires bien plus que des historiens) au statut de monument, d'oeuvre maitresse, de source ultime de la connaissance, est beaucoup plus présent dans le monde anglo-saxon qu'en France ou en Allemagne. La distinction entre Philologie Classique (c'est-à-dire gréco-romaine) et Histoire Ancienne ou Alte Geschichte y est assez mal comprise. Le programme du colloque annuel de l'Association of Ancient Historians, par exemple, comprend beaucoup de communications par des philologues qui se trouvent à traiter d'une question linguistique–philologique chez Xénophon, Appien, ou n'importe lequel des auteurs déjà mentionnés. Souvent, d'ailleurs, ils ne commencent pas avec une problématique historique mais plutôt avec une curiosité philologique qu'ils ont remarqué dans leurs lectures. Un sujet comme “Le concept de trahison chez Tacite” (j'invente ici un exemple) n'est pas fondé sur une problématique historique, mais littéraire.
Un exemple. — Les philologues anglo-saxons, dont ceux qui se disent historiens, sont beaucoup plus enclins à accepter l'historicité des sept rois de Rome chez Tite-Live et Denys d'Halicarnasse. Une tendance générale est de partir du texte et de demander au sceptique de lui prouver le contraire. Mais c'est là un renversement du fardeau de la preuve. C'est celui qui affirme que Tite-Live, Livre 1, est fiable dans une bonne mesure (avec, tous s'entendent, beaucoup de bémols) qui doit en faire la preuve. En outre, il ne faut pas lire les auteurs anciens comme s'ils étaient honnêtes. Ce sont des rhéteurs qui ont été formés en rhétorique, discipline qui vous apprend à persuader un jury ou une assemblée de citoyens. Partout dans les textes anciens, les auteurs transposent leur morale dans leur interprétation des faits historiques ou historico-légendaires.
Il faut donc faire une distinction entre Histoire et Mémoire. C'est beaucoup à la tradition française depuis les années 1960 que nous devons le développement d'une pensée critique en ce sens pour comprendre les textes anciens — ou modernes!
Et la Numismatique dans tout ça? Bon, en ce qui concerne les origines de Rome, nous n'avons rien à en tirer, mais prenez un sujet comme le règne de Domitien (81–96 d.n.è.). Pendant des siècles les philologues s'en sont tenus aux propos de Suétone et autres qui en font un des mauvais empereurs. Chez Suétone, auteurs des “Douzes Césars”, il y a les bons et les mauvais empereurs. Les modernes ont lu et relu ses biographies et ont gobé cela sans trop se poser de questions. De ce point de vue, qu'avons nous à foutre des monnaies?? Tout est dans le texte!! Pourquoi chercher ailleurs?? (La même logique est appliquée en “Bible Studies”.) Mais celui qui se comporte comme un véritable historien réalisera qu'il y a beaucoup à tirer des types et de la métrologie des monnaies. S'il est incompétent en la matière, eh bien, il a le loisir de lire les manuels de numismatique et de s'initier et/ou de se trouver un collègue numismate. C'est vrai aussi en ce qui concerne l'épigraphie (études des inscriptions sur pierre, plaques de bronze, etc.). Il apprendra assez vite que les jugements moraux de Suétone sont le produit de son temps à lui (une trentaine d'années après l'assassinat de Domitien, dernier de sa dynastie). Les monnaies, elles, et les inscriptions, l'archéologie, etc. offrent des témoignages contemporains du règne de Domitien. Chaque document, pris en isolation, ne dit pas beaucoup, mais dans une approche “compréhensive” (anglicisme?) les témoignages contemporains révèlent une politique souvent très consciente des besoins de l'Empire, par exemple en ce qui concerne l'administration des provinces. Les choses ont quand même beaucoup évolué, même en “Classics”, pour que cette appréciation du règne de Domitien soit accepté partout dans les grandes lignes, mais ça a pris quelques décennies. Reste que les biographies “grand public” répètent souvent les vieilles suppositions.
Sans entrer dans les détails, un autre exemple ce sont les chercheurs en religion romaine impériale qui ne s'intéressent pas à la numismatique. À mon avis, leurs travaux souvent n'ont pas beaucoup de valeur. Parmi les rares documents officiels, produits sur les ordres de l'État, qui nous sont parvenus de l'Antiquité et qui nous informe de la propagande impériale en cette matière, il y a les monnaies.
Un problème majeur de la recherche est le “gate keeping”. Les chercheurs peuvent atteindre une certaine renommée dans leur domaine précis de recherche. Ils n'aiment donc pas quand la moitié de leurs travaux devient obsolète parce que des chercheurs (souvent jeunes avec des méthodologies plus rigoureuses) démontrent les failles dans leurs conclusions. (C'est en train de se passer dans l'interprétation des évangiles.) En ce sens, on pourrait dire que même la recherche dans les Humanités procède d'une approche scientifique dans une certaine mesure, mais les “gardiens de la tradition” essaient de stopper la locomotive… Dans ma formation de "classiciste", presque rien n'a été dit des méthodes de recherche en histoire. Je parle beaucoup de ces questions avec un collègue historien formé au Centre Gernet, Paris 1–Sorbonne (donc, historien-anthropologue plus que juste historien).
Bon… Ça commence à être long tout ça… Mais je veux dire un mot de la numismatique moderne. La plupart des chercheurs en ce domaine sont des amateurs, certains très compétents, d'autres qui ne font que paraphraser ce qu'ils ont lu dans les catalogues. Malheureusement, peu d'historiens professionels des périodes modernes se préoccupent de la Numismatique car, au contraire des historiens de l'Antiquité, ils bénéficient généralement d'une abondance de sources, dont les sources archivistiques (complètement perdues pour l'Antiquité). Mais il y a des travaux de grande valeur en Numismatique moderne, entre autres pour l'histoire économique. C'est beaucoup ce que j'ai moi-même commencé à faire dans l'espace colonial britannique, particulièrement dans les Caraïbes. J'exploite une catégorie de témoignages très très négligée: les journaux d'époque. Eh oui, les problèmes de monnaie sonnante, ça peut nous paraître sans grande importance à nous, mais dans un système où la monnaie circulante a une valeur intrinsèque (surtout argent et or), le manque de devises a des conséquences très négatives sur l'économie —conséquences qui varient selon les statuts sociaux— et cela mérite des éditoriaux et des lettres des lecteurs dans les journaux. Voici deux exemples tirés du Port of Spain Gazette:

Je sais que les journaux européens de l'époque font parfois référence aux problèmes de monnaie sonnante et aux réformes monétaires car le Port of Spain Gazette (comme c'était normal à l'époque) faisait toujours des résumés des journaux étrangers reçus par le dernier bateau. Les problèmes de monnaie sonnante en Grande Bretagne ou en France intéressaient les lecteurs trinidadiens puisqu'ils les subissaient eux-aussi à leur manière. Mais pas tous les éditeurs comme H. J. Mills, éditeur-en-chef du PoS Gazette pendant presque quatre décennies, s'intéressaient à ces questions.
Si vous vous sentez l'âme d'un Colombo de la Numismatique, visitez les fonds d'archives en format numérique. Vous y trouverez certainement des trésors qui ne demandent qu'à être exploités!
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