Dernièrement, j’ai pris un peu de temps pour rédiger différents posts relatifs aux monnaies issues de naufrages maritimes.
Cette fois-ci, j’ai pris encore plus de temps avant de rédiger celui-ci, me demandant tour à tour si cela en valait la peine ou pas : est-ce que je m’en tiens à l’histoire « officielle » et connue, ou bien…est-ce que je vais « au bout » de la démarche ?
Enfin, une fois rédigé, j'ai laissé cet article de côté pendant des semaines, le trouvant trop long et peut-être trop détaillé pour le poster sur Numista... Mais difficile de réduire sans altérer la recherche de vérité.
Et puis je me suis dit que ça valait le coup, pour les quelques membres de Numista qui aiment les histoires de naufrages maritimes et de trésors, et puis pour moi aussi: connaître l'exacte histoire d'une pièce, en savoir un maximum, et aller au fond des choses.
LA PIÈCE EN QUESTION
Comme d’habitude, je vais partir d’une de mes pièces pour vous raconter son histoire. Une “pièce de huit”


Il s’agit d’une 8 reales de 1679, frappée à Potosi (actuelle Bolivie, à l’époque Haut Pérou), durant l’ère coloniale espagnole. On appelle ce type de cob « Piliers et Vagues », qui est apparu (progressivement en fait) à partir de 1652, succédant au « type écu », et faisant suite au scandale de Potosi. J’ai déjà écrit un post là-dessus ici:
https://fr.numista.com/forum/topic98728.html
Ce type a été frappé à Potosi jusqu’en…1773 ! (curieux, lorsqu’on sait qu’à Mexico étaient déjà frappées depuis 1732 les types « Columnarios/Pillar Dollar/Dos Mundos », à la machine et parfaitement rondes!)
Concernant les cobs, on ne parle pas d’avers ni de revers, mais plutôt de « cross side » et de « shield side » (ou « pillars & waves side », le cas échéant).
Donc, sur le « cross side », on retrouve bien sûr la croix de Jérusalem (différente cependant de celle de l’ancien « type écu »), avec l’année au bas de celle-ci, et l’initiale de l’essayeur sur le côté droit de la croix (invisible ici, mais on le retrouve de l'autre côté): le « C » de Manuel de Cejas, qui n’a œuvré que durant quelques mois entre 1678 et 1679.
A gauche de la croix figure le « P » de Potosi, en haut le « 8 » (valeur nominale en reales, invisible ici, mais visible de l'autre côté).
Sur le côté « pilliers et vagues », on retrouve le design des colonnes d’Hercule (symbolisant le détroit de Gibraltar), et les vagues de l’océan, qui symbolisent ensemble l’ouverture vers le Nouveau Monde.
Les mentions sont, également ici « P »(Potosi), « 8 »(reales), « C »(intiale de l'essayeur), PLV SVL TRA (devise espagnole « Plus Ultra »), « C », « 79 »(année), « P ».
Les légendes sur le contour manquent souvent, au moins partiellement. Sur ce type, il s’agit de « CAROLVS II D.G. HISPANIARVM REX POTOSI ANO 1679 EL PERV »
Oui je sais, cette monnaie est très fatiguée
Normal en même temps, elle a passé plus de trois siècles au fond de l’Océan Pacifique, près de la « Isla del Muerto » (Santa Clara, Equateur, Cf. carte ci-dessous).

Elle provient de l’épave du galion Santa Maria de la Consolacion, incendiée puis coulée au printemps 1681, et dont je vais vous raconter l’histoire.
Ne sachant pas trop par quel bout commencer, et après avoir reconstitué une sorte de puzzle, pour une fois, je vais commencer par… la découverte de l’épave.
LA DÉCOUVERTE
Au milieu des années 1990, deux frères marchant le long des rivages sablonneux de l'Ile de Santa Clara ("Isla del Muerto") repèrent quelque chose dans le ressac. C’est noir et recouvert d'incrustations, comme deux petites pierres plates collées ensemble.
L’un des frères, sans y faire plus attention, les met dans sa poche.
Ce qu’ils avaient découvert était en fait la première réapparition du trésor d'un galion espagnol : Les pierres noires se sont avérées être des "pièces de huit", en argent.
Mais de quel galion provient ce trésor? Toujours est-il que ce type d'épave recèle en général des valeurs estimées entre 20 et 100 millions de dollars, et celle-ci attend maintenant d’être excavée de la baie de Guayaquil, à environ 30 milles au large des côtes de l’Équateur.
La découverte des frères attire l’attention de Roberto Aguire, le riche propriétaire d’une pêcherie de thon, qui possède des navires, des hélicoptères et assez de temps et d’argent pour financer une chasse au trésor.
Aguire paye les frères pour leurs informations, crée la société “ROBCAR”, puis passe deux ans à obtenir des permis pour une opération de sauvetage du gouvernement équatorien. Pendant ce temps, les plongeurs qu’il a engagés ont déjà récupéré des milliers de pièces sur le fond de l'océan.
Mais avant d'aller plus loin, est-ce que cela vaut le coup de dépenser plus, sans savoir ce que pourraient rapporter les fouilles? Est-ce rentable d'aller plus loin?
Pour le savoir, une seule solution: mettre un nom sur cette épave, identifier ce galion, et retrouver des écrits mentionnant son chargement (le "manifeste").
Et ce type de recherche nécessite un certain savoir faire.
C'est Joel Ruth, archéologue marin et historien spécialisé dans la datation et la restauration de pièces de monnaie espagnoles qui sera contacté. Après de laborieuses recherches, Ruth découvre finalement le nom du navire.
Initialement, ce dernier est identifié comme étant le "Santa Cruz" et plus tard renommé "El Salvador y San José", coulé dans la même zone, en Août 1680.
Mais en continuant les recherches, il met la main sur d'anciennes copies de cartes établies en 1684 à partir de cartes espagnoles de la côte Pacifique d'Amérique du Sud.
Il trouve une note de bas de page sur l'une d'entre elles: Ile de Santa Clara, à côté de laquelle un "riche" naufrage est survenu en 1680.


Carte de la Baie de Guayaquil, Equateur, faite par William Hack qui a reproduit beaucoup de cartes ramenées par le pirate Bartolomew Sharp.
A droite, détail de la carte ci-avant: "Ile de Santa Clara, à côté de laquelle un "riche" naufrage est survenu en 1680. Cette ile, de loin, ressemble à un corps dans un linceul"(NDLR: d'où son autre nom de “Isla del Muerto”).
En approfondissant les recherches, il trouve une autre mention sur l'une de ces cartes:
"En 1681, le capitaine Sharp a pourchassé un navire dans cette mer, qui fut envoyé par le fond près de Santa Clara et dans lequel se trouvait 100.000 pièces de huit en argent et d’autres marchandises de valeur".

Détail d’une autre carte de William Hack, mentionnant qu’en 1681, le Capitaine Sharp poursuivit un navire qui s’échoua sur l’Ile Santa Clara, et qui contenait 100.000 pièces d’argent et d’autres marchandises de valeur.
Donc, à ce stade, de quel navire s'agit-il vraiment?
Le naufrage a t-il eu lieu en 1680, ou en 1681?
Selon les archives de Seville, un autre navire a coulé à peu près à la même période (en 1681), dans la même zone: “La Santa Maria de la Consolacion”.
Enfin, autre question: que vient faire le pirate Bartolomew Sharp dans cette histoire?
Pendant ce temps, les fouilles continuent: ont également été trouvées des poteries, des anciens mousquets et autres armes.
Le mystère s'éclaircit enfin lorsqu'un pêcheur signale une découverte : Son filet s'est pris dans quelque chose d'anormal.
Un plongeur descend alors voir de quoi il s'agit: il n'en croit pas ses yeux : des poutres de bois massives, montrant des signes de carbonisation, et recouvertes de siècles de sable et d’algues. C’est le galion tout entier qui repose là...
Les tests effectués sur un échantillon du bois récupéré révèlent qu'il a environ 370 ans, avec une marge d’erreur de 40 ans.
Joël Ruth l'identifie alors : il s'agit vraisemblablement du Santa Maria de la Consolacion, qui a été construit par des charpentiers espagnols en Equateur quelques années avant d’être coulé en 1681.
Trouvaille intéressante, dans la mesure où le manifeste du navire (conservé aux Archives Générales des Indes de Séville) mentionne son chargement: 146.000 pesos en argent, des lingots d'or et d'argent, sans compter la “traditionnelle” marchandise de contrebande...
Ruth se rend alors en Équateur pour aider à l’identification finale de l’épave.
Mais l'océan turbulent de cette région a alors recouvert de sable toute la zone où l'épave avait été trouvée:
Il faut alors utiliser des sortes de canons à eau sous-marins pour enlever tout ce sable; et retrouver enfin l'épave, au bout de 20 jours d'efforts.
De nouveaux artefacts sont trouvés, y compris des silex de fusils avec des croix gravées, qui datent le navire entre 1649 et 1680.
Tous ces éléments (les datations au carbone ainsi que les artefacts dont la date est évidente, comme les pièces de monnaie) confirment formellement l'identification du navire: Il s'agit bien de la Santa Maria de la Consolacion.
L'HISTOIRE OFFICIELLE... ?
Quasiment partout où vous chercherez, vous trouverez à peu près la même histoire à propos du naufrage de la “Consolacion”, à quelques nuances (exagérations?) près.
Celle-ci se déroule en 1681, le long de la côte Pacifique d'Amérique du Sud.
A cette époque, l'Espagne et le Portugal se partagent alors les « nouveaux mondes », avec la bénédiction du Vatican (depuis le Traité de Tordesillas de 1494). Cette suprématie est alors de plus en plus contestée par les autres puissances maritimes.

Mappemonde de Cantino (1502), montrant la ligne du partage du monde entre l'Espagne et le Portugal.
De ce fait, dans cette zone du monde, et en particulier le long des côtes d'Amérique latine, une très importante rivalité oppose les colons espagnols aux corsaires et pirates des autres nations (anglais notamment, mais aussi français et néerlandais).

Carte d'Amérique du sud par William Hack, 1684, cartographe londonien engagé par le pirate Bartholomew Sharp, pour réaliser une copie du « derrotero » qu’il avait volé lors du pillage du « Rosario ».
Chaque année, l'argent et l'or (bruts ou transformés en monnaie) extraits des mines des colonies espagnoles d'Amerique du Sud étaient acheminés par d'importantes flottes de galions, du Sud vers le Nord, de l'actuel Chili jusqu'au Panama, en passant par le Pérou. C'était la “Flotte des mers du sud”, qui remontait l'Océan Pacifique.
De là, les chargements étaient transportés par voie terrestre, en traversant l'isthme de Panama, pour atteindre de l'autre côté la mer des Caraïbes, et les galions de la “Flotte de la Terre Ferme” amarés là, aux environs de PortoBelo.
Cette seconde flotte avait la mission d'acheminer toutes ces richesses pillées dans le Nouveau Monde vers l'Europe. Elle était alors chargée des marchandises de la “Flotte du Sud”, mais aussi de celles acheminées depuis les mines et les ateliers de frappe monétaire du Mexique (plus au nord).

Initialement destinée à faire partie de la « flotte des mers du Sud » de 1681, qui a quitté Lima (Port de Callao) en Avril, la Consolación a apparemment été retardée et a fini par voyager seule vers le nord.
La Consolacion était un galion armé de 24 (ou 26) canons, et son équipage comprenait environ 350 marins. Cependant, il est aujourd'hui impossible d'avoir une parfaite idée de ce qu'étaient les navires des chantiers espagnols du Pacifique: en effet, l'état des épaves connues ne le permet pas (“Archéologie de la piraterie des XVII et XVIIIè siècles “, dir. Jean Soulat, p.92). On sait seulement qu'ils étaient différents de ceux des chantiers de la côte Caraïbe, destinés à de grandes traversées jusqu'en Europe.
Arrivée au niveau du Golfe de Guayaquil, dans l'actuel Equateur, la Consolacion croisa la route d'un navire pirate, le “Trinity” de Bartholomew Sharp.

Drapeau du pirate Bartholomew Sharp (1650-1702)
Les flibustiers prirent en chasse le galion espagnol. Dans sa fuite, et son empressement à chercher à atteindre le port de Guayaquil, ce dernier percuta les récifs de l'Ile de Santa Clara, baptisée “La Isla del Muerto”(“L'Ile du Mort”).
Avant que les pirates n'aient pu mettre la main sur La Consolacion, échouée, l'équipage de cette dernière eut le temps de mettre le feu au galion avant qu'il ne coule (pour empêcher le vol de la cargaison), puis de s'échapper à la nage jusqu'à l'ile toute proche.
Mais les flibustiers ne comptaient pas en rester là: fous de rage d'avoir perdu les richesses qu'ils convoitaient, il débarquèrent à leur tour, tuèrent la plus grande partie de l'équipage de la Consolacion, et forcèrent les survivants à plonger pour tenter de récupérer quelques coffres remplis d'argent, mais en vain.
Ils essayèrent à leur tour de plonger, aidés par des autochtones, mais ce fut peine perdue.
Les tentatives ultérieures conduites par la Couronne espagnole pour sauver le trésor ne donnèrent rien de plus, les moyens de l'époque étant très limités, même pour un sauvetage par seulement 20m de fond.
Le trésor resta donc inviolé jusqu'aux années 90.

Vue aérienne de l'Ile de Santa Clara, Equateur (“Isla del Muerto”)
…OU LES FAITS ?
L'histoire exposée ci-avant est bien séduisante, surtout qu'il s'agit dans ce cas du seul trésor d'épave connu ayant pour origine une attaque de pirates.
On connaît bien sûr quelques épaves de navires pirates (mois d'une dizaine en tout et à ce jour) dont certaines ont donné quelques pièces de monnaie (le “Speaker”de John Bowen, le “Whydah Gally” de Samuel Bellamy, le “Queen Anne's Revenge” de Barbe Noire ou encore le “Fiery Dragon” de Christopher Condent), mais les (très) faibles quantités retrouvées les rendent quasi-inaccessibles.
Alors, la Consolacion serait-elle la seule épave ayant un lien avec la piraterie, à avoir fourni des pièces de monnaie en quantité?
Depuis 2019, une voix différente se fait entendre. Celle de l'écrivain et chercheur américain Benerson Little. Ses recherches sur la piraterie des XVIè et XVIIè siècles sont reconnues dans le monde de l'archéologie navale.
Après avoir lu quelques unes de ses thèses, mais aussi avoir un peu échangé avec lui, j'ai ensuite cherché puis lu les journaux de bord d'époque, rédigés par différents membres de l'équipage du pirate Bartholomew Sharp.
Je vais essayer vous faire partager tout cela.
C'est une sorte de puzzle, dont il a fallu remettre les pièces dans l'ordre, tant dans l'espace (géographique) que dans le temps (chronologique).
Bien sûr, pour une lecture plus fluide, j'ai volontairement éludé certains faits qui n'apportaient rien au développement de l'idée principale.

Bartholomew Sharp, incendiant La Serena, extrait de “the Pirates of the Spanish Main series (N19)” pour Allen & Ginter Cigarettes (vers 1888).
Début 1680, le pirate anglais Bartholomew Sharp et ses hommes traversent la jungle du Darien, (isthme de Panama), s’emparent du navire espagnol le Trinidad (qu'ils rebaptisent « Trinity »), et appareillent pour effectuer des raids le long de la côte Pacifique d'Amérique du Sud. On sait cela avec beaucoup de précision car cinq hommes de l'équipage savaient lire et écrire, et plusieurs journaux de bord ont été retrouvés et retranscrits (notamment « The voyages and adventures of Capt. Barth. Sharp and others, in the South Sea... »Ayres, Philip, 1684, et « South Sea Waggoner », Basil Ringrose, 1682).
On sait aussi que le célèbre William Dampier, écrivain, observateur scientifique et cartographe, faisait partie de l'équipage.
En Avril 1680, après être descendus au sud durant plusieurs milliers de Km, ils sont sur les côtes de l'actuel Chili, aux environs de Arica et, suite à un raid complètement raté contre cette ville, remontent progressivement vers le nord durant le deuxième semestre 1680, pour finalement arriver dans le golfe de Nicoya (actuel Costa Rica).
Endroit qui m'est familier pour y avoir séjourné il y a une quinzaine d'années
Le journal de bord de Basil Ringrose, médecin de l'équipage de Sharp, (« Bucaniers of America », 1684, p.266) révèle ensuite que rien de notable ne s'était passé jusqu'en … Avril 1681:
Donc, mi-Avril 1681, ils redescendent vers le sud, jusqu'à Isla de la Plata (nord de l'Equateur, voir carte ci-dessous).
Le 17 Avril 1681, Sharp et ses hommes sont alors très diminués, car une partie de l'équipage (47 hommes) s'est mutinée, et a quitté le Trinity, pour prendre une route différente. L'un des mutins qui quittent le capitaine Sharp n'est autre que William Dampier. L'équipage de Sharp se compose alors de moins de 70 marins.
Ils quittent alors Isla de la Plata, et remontent vers le nord Ouest, faisant route vers Isla de Cano (Costa Rica), qu'ils atteignent le 25 Avril 1681. Cela fait huit jours de voile pour parcourir 1.150 km, c'est crédible (même en parcourant 2.000 km en tirant des bords, à une moyenne de 5 noeuds).
C'est là qu'on va essayer de tirer des déductions: on a vu plus haut que la Consolacion a quitté le port de Lima (Callao) en Avril 1681, et qu'elle a parcouru plus de 1.200 km avant de s'échouer sur l'Ile de Santa Clara, en Equateur (la “Isla del Muerto”).
Alors oui, effectivement, la Consolacion était bien dans le Golfe de Guayaquil au printemps 1681 (Avril ou début Mai), losque le Trinity était mi-Avril sur l'Ile de la Plata, environ 230 km plus au nord (voir carte ci-dessous).
Les deux navires étaient donc tout proches, à la même période.

Mais continuons de suivre le fil des journaux de bord du Trinity.
Ils sont à nouveau dans le Golfe de Nicoya (Costa Rica) aux environs du 6 Mai 1681.
Début Juin, ils remontent au Nord de la Péninsule de Nicoya.
Puis ils redescendent vers le Sud, et font une halte de plusieurs jours à Golfo Dulce, mi-Juin 1681, pour caréner le navire (pour réparations et entretien).
Puis ils descendent plein sud en direction de l'Equateur.
Le 10 Juillet 1681, aux environs de la Baie de San Mateo (Nord de l'Equateur), ils attaquent un petit navire espagnol, le San Pedro, et prennent sa -modeste- cargaison.
Le 29 Juillet 1681, plus au sud, vers le Cap Pasado, Sharp et ses hommes attaquent un autre navire, « El Santo Rosario », et s'emparent d'un ensemble de cartes espagnoles du Nouveau Monde.

Extrait du journal de bord « The voyages and adventures of Capt. Barth. Sharp ... » relatant l’abordage du « Rosario ».
Ce type de bien (les cartes) était à l'époque très précieux, car cette partie du monde était encore mal connue, et peu cartographiée. Ainsi, lorsque Sharp fut ensuite prisonnier en Angleterre en 1682, puis condamné à la pendaison pour piraterie, il obtiendra la grâce du roi d'Angleterre en lui offrant ces cartes.


extraits des journaux de William Dick (membre de l'équipage de Sharp), et du Capitaine Sharp
Ils font quelques prisonniers, pour leur servir d'équipage, mais aussi quelques esclaves.
Après l'épisode du Rosario, ils sont aux alentours du Golfe de Guayaquil (et de la Isla del Muerto) au mois d'Août 1681. Donc environ 4 mois après le naufrage de La Consolacion, exactement sur la même zone géographique.
Basil Ringrose relate l'anecdote suivante , dans l'ouvrage « Bucaniers of America » (1684, p.453) :
Le 19 Août (1681), Francisco, le pilote que Sharp et ses hommes avaient capturé lors de l'assaut du « Rosario » le 29 Juillet 1681, leur raconta que dans la direction où ils allaient, un navire qui faisait route entre Lima et la baie de Guayaquil s'était échoué sur l'Ile de Santa Clara (« Isla del Muerto »), avec à son bord une fortune d'environ 100.000 pièces de huit, et qu'ils auraient bien eu de la chance de le « rencontrer » pour mettre la main dessus...

Bon.... Pas besoin d'aller plus loin dans le récit des pérégrinations du Capitaine Sharp et de son équipage.
Qu'il s'agisse du «El Salvador y San José», coulé en Août 1680 à cet endroit, ou de la « Consolacion », coulée au printemps 1681 au même endroit, l'équipe de Bartholomew Sharp n'a vraisemblablement mis la main sur aucun des deux galions...
Plusieurs membres de l'équipage du “Trinity” tenaient des livres de bord. Et aucun ne mentionne la poursuite puis l'attaque d'un galion espagnol sur l'Ile de Santa Clara (Isla del Muerto).
Dans ces livres de bord, ils racontent par exemple, au jour le jour, combien ils ont pêché de bonites et de dauphins.... alors, s'ils avaient participé à l'attaque de La Consolacion, et au massacre de son équipage, ils en auraient parlé, non?
Tout cela appelle cependant plusieurs questions, et certaines zones d'ombre subsistent:
- Si La Consolacion n'a jamais rencontré les flibustiers conduits par Bartholomew Sharp, pourquoi a t-elle été incendiée avant de couler?
- De même, pourquoi s'est-elle échouée sur l'ile de Santa Clara, si près du but, alors qu'elle navigait à vue des côtes?
- Pourquoi figurent sur les cartes de William Hack de 1784 certaines mentions selon lesquelles Bartholomew Sharp serait à l'origine du naufrage de La Consolacion?
- Enfin, au moment où la “Consolacion” et le “Trinity” étaient plus ou moins dans la même zone géographique à la même période, et dans l'éventualité où ils se seraient rencontrés, les forces en présence étaient-elles vraiment en faveur du “Trinity” de Bartholomew Sharp?
J'ai obtenu des éléments de réponses à ces questions (des hypothèses?) auprès de Benerson Little, mais aussi dans quelques lectures (d'époque mais aussi contemporaines).
On sait avec certitude que la Consolacion a bien été incendiée avant de couler: les restes de bois calciné, trouvés lors des fouilles en témoignent. Cela ne signifie pas nécéssairement qu'elle était en proie à une attaque de flibustiers: par exemple, une pratique courante de l'époque était de brûler les épaves de navires en bois, lorsque c'était possible, pour ensuite pouvoir récupérer (et recycler) toutes les parties en métal (accastillage, clous, plats de métal...). Après tout, rien ne dit que cela ait été fait à la hâte, peut-être que le navire est resté longtemps échoué sans couler totalement, à moitié inondé, mais avec le pont supérieur toujours hors d'eau...
Autre hypothèse: l'équipage a peut-être voulu cacher la partie émergée du navire, visible, aux yeux des flibustiers qui pourraient croiser dans les parages, en la brûlant .... dans l'attente de trouver une possibilité pour sauver la cargaison immergée.
Enfin, chose certaine, la couardise avérée d'un capitaine de galion espagnol était une chose infamante, qui pouvait aboutir à de graves sanctions. L'équipage de La Consolacion savait que des pirates rôdaient dans la zone, il y avait des témoins partout, et on a bien vu en lisant le récit des aventures du Trinity que les flibustiers de Sharp ont été aperçus dans de nombreux ports de la côte pacifique d'Amérique Latine.
Ceci expliquerait non seulement le fait que La Consolacion se soit échouée suite à une erreur de navigation, peut-être due à l'empressement du capitaine de se mettre à l'abri du golfe de Guayaquil pour y faire halte, et ainsi se protéger des pirates qui ont été vus dans les parages, mais aussi le fait que le navire ait été incendié, peut-être pour maquiller ses erreurs de navigation et sa couardise en attaque de pirates... C'est une hypothèse.

“Ship On Fire”, James Francis Danby
Concernant les mentions figurant sur les cartes de William Hack, copies faites en 1684 à partir des cartes originales volées par le Capitaine Sharp lors de l'attaque du Rosario: William Hack, cartographe, a été “embauché” par Sharp à son retour en Angleterre, pour effectuer des reproductions de cartes originales.
Hack ne faisait donc pas partie de l'équipage du Trinity. Les copies des cartes espagnoles ont été traduites en Anglais par Hack; il a aussi ajouté le tracé des routes maritimes empruntées par Sharp, mais aussi ajouté quelques notes à sa guise.
Ces cartes ne sont donc pas des témoignages directs des aventures du Trinity.
Il est donc permis de penser que certaines d'entre elles ont pu être “romancées”, à la gloire de Sharp, et manquaient peut-être de sources crédibles? Un peu comme lorsqu'aujourd'hui, nombre de personnes colportent des rumeurs sur les réseaux sociaux sans en vérifier la véracité...?

Dernière question: même si Le Trinity avait réellement rencontré La Consolacion dans le Golfe de Guayaquil, fin Avril / début Mai 1681, avait-il une chance d'en venir à boût?
On a vu que quelques jours avant, le 17 Avril, aux environs de la Isla de la Plata, l'équipage de Sharp s'est divisé, et qu'une petite cinquantaine d'hommes a quitté le Trinity !
De plus, ce navire n'était pas vraiment armé comme on l'imagine, il possédait bien des canons mais pas de gros calibre, alors que La Consolacion était armée de 24 canons, comprenant des gros calibres de bronze. Cela aurait certainement suffit à maintenir à distance le Trinity, en cas d'affrontement...
Je rappelle que ce qui est exposé dans cette troisième partie est une théorie, qui se tient, mais qui ne fait pas l'unanimité...peut-être pour des raisons mercantiles...? A vous de vous faire votre propre opinion ;)
Merci de m'avoir lu, pour les courageux qui sont allés jusqu'au bout, et bon week end!
R.Ch
21/11/2020


